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Être Game designer, ou l’art de donner vie à un jeu

Bien le bonjour ! J’en ai une bonne pour vous aventuriers : l’autre soir, j’étais en train d’installer les décorations de noël, quand tout à coup, un gaillard avec un air patibulaire se pointa au comptoir : je lui demandai donc ce qui le tracassait tout en prenant sa commande, et la réponse fut des plus étonnantes :

 

“J’’ai essayé le nouveau jeu sorti hier, et c’est mal foutu nom de dieu ! Les graphismes sont moches, l’histoire est nulle, c’est pay2win et je ne parle du gameplay qui est tout mou, on a l’impression d’être revenu au début du siècle ! Tout ça, c’est la faute de leurs Game Designers incompétents, encore une fois !”

 

Une autre voix s’éleva alors, par-dessus le brouhaha ambiant :

 

“Pardon ? Mais tu dis n’importe quoi, imposteur ! Je suis un Game Designer, bonté divine, et j’aime pas qu’on critique mon métier sans le connaître ! Je vais te montrer de quel bois j’me chauffe, attends un peu  !”

 

Voyant que le situation était en train de tourner au vinaigre, j’intervins dans l’espoir de les calmer :

 

“Eh je veux pas de baston dans ma taverne les gars, c’est bientôt Noël alors tout doux ! Et si on s’asseyait autour d’une chope et que tu nous expliquais ton métier ? J’offre la tournée !”

 

“C’est vrai que mon job est mal connu, j’vais vous en toucher deux mots. Et ça permettra peut-être à cet individu de plus raconter des âneries pareilles !”

 

“Vendu! Va pour quelques explications.” répondit l’intéressé, qui s’était visiblement calmé.


Et c’est donc autour d’une table que je commençai à lui poser des questions.

 

Bon, dis moi un peu, qui es-tu et d’où t’es venue cette idée de métier ? C’était une sorte de vocation ?

 

“Je suis Hervé Gengler et mon taf, c’est Game designer. Et oui, depuis gamin, j’ai toujours voulu aller dans cette direction  : très tôt, je bidouillais déjà sur le premier Command & Conquer : Red Alert. Je trouvais ça vraiment très amusant et j’apprenais des trucs tous les jours en modifiant les données. Mais à cette époque, travailler dans le jeu vidéo était considéré comme très élitiste et je pensais qu’entrer dans cette industrie était réservé à quelques heureux élus. Du coup pendant un temps j’ai mis l’idée en sourdine mais on n’efface pas un rêve aussi facilement ! Si tu veux aller quelque part et que tu t’en donnes les moyens, rien n’est impossible, rien ne t’arrêtera.

 

Très intéressant ! Et du coup tu as suivi quelles études ?  Je serais curieux de savoir comment on arrive à ce genre de job !

 

“Ah ça, tu sais, c’est une longue histoire.” Me répondit-il. “J’étais un mordu de maths, et les études de programmation me tendaient les bras. Par la suite, j’ai enchaîné sur une école de graphisme qui m’a permis de me spécialiser dans le jeu vidéo et j’ai réalisé mon stage de fin de cycle chez Ankama. Ca s’est super bien passé et ils m’ont engagé avant la fin de mes études pour te dire !  

Je suis resté 6 ans chez eux pour m’occuper principalement de Dofus Arena. Ils étaient 45 quand je suis arrivé, 450 quand je suis parti, c’est dire l’augmentation ! Depuis, je travaille pour Ubisoft et actuellement je planche sur The Crew 2 qui sortira l’année prochaine.

 

the crew 2 logo

 

Le 3 ème individu, mécontent s’exclama: “Ouais ouais, c’est bien beau tout ce baratin, mais tu fais quoi dans ton job ? Parce que si ce sont pas les Game designer qui sont responsables des jeux ratés, y’a bien quelqu’un qui est derrière tout ça ! Dis-moi tout, je t’écoute.”

“C’est vrai que le métier peut être un peu obscur, j’vais donc tenter d’expliquer ce que je fais.
Je suis un architecte du jeu vidéo en quelque sorte. Un Game designer s’occupe de la bonne réalisation d’un jeu en mettant en relation différents aspects (graphique, scénario, programmation par exemple) qui ont au coeur de la réalisation.

 

En plus de ça, je m’occupe du système de progression du jeu, c’est-à-dire la vitesse à laquelle le joueur va évoluer dans le monde, comment le faire, et surtout, dans quel but. Cela a un impact direct sur l’équilibrage, c’est très important ! Par exemple, si dans un jeu d’aventure tu récupères plein d’armes et armures différentes mais qu’il t’est impossible de les porter car tu gagnes de l’expérience trop lentement pour atteindre le niveau requis, cela peut vite devenir frustrant.
Et c’est pareil pour l’expérience multijoueur : le fameux “ladder”, qui classe les joueurs selon leurs performances. Il faut parvenir à les intéresser, à leur donner envie d’aller plus loin avec des récompenses stimulantes par exemple. Et définir le système de gains et de pertes de points est également un gros travail dans la quête de l’équilibre parfait.

 

Un game designer peut aussi être en charge de créer les règles du jeu, les limites et même l’interface du jeu : qui n’a jamais ragé d’avoir un inventaire mal fait et peu intuitif ?

Gérer les informations à l’écran est une autre problématique qu’il faut travailler : la jauge de vie, ça parait tout bête, mais elle pose à elle seule des défis importants : est ce qu’on l’affiche ? Donne t-on une indication (visuelle/sonore) au joueur lorsqu’elle est basse ? Comment est-elle représentée ?

 

Le truc, c’est que tous ces aspects sont d’abord travaillés pendant la phase de pré-production : autrement dit, de la théorie.”

 

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”Ouais ouais, c’est bien beau ce que tu me racontes, mais ça veux pas dire grand chose, et comme tu l’as dit, c’est que de la théorie… Tu m’étonnes que les jeux soient mauvais si personne les teste !” s’exclama le coléreux.

“Ah, mais laisse moi-continuer nom d’une pipe, j’ai pas fini !” Répondit Hervé. “Bon, mine de rien j’ai le gosier sec à force de parler ! “

Sitôt dit, sitôt fait !  Je pris sa choppe et la lui remplit:

 

“Merci tavernier, toi t’es un bon ! Alors ou est-ce que j’en étais ? Ah oui, la théorie. Eh bien c’est que le début. Tous ces éléments, c’est aussi mon job de les rassembler dans un ou plusieurs dossiers. Le “GDD” (Game Design Document) présente en détail tous les éléments qui vont faire partie du jeu : univers, règles, progression, monétisation… Et il faut bien évidemment l’agrémenter de schémas, tableaux, images et concepts pour mieux l’illustrer. Car oui, ce document est en quelque sorte le cahier des charges initial, tous les autres membres de l’équipe vont en prendre connaissance et devoir s’y tenir dans la limite du possible.

 

C’est là qu’on entre dans la phase de production, et ici, il faut challenger les idées avec le temps alloué à la réalisation du projet, le public ciblé ou bien le budget. Au cours du développement, il faut parvenir à discuter avec toute l’équipe pour voir dans quelle mesure tel ou tel élément est possible à réaliser : un ajout peut avoir des répercussions sur toute la ligne.


Ah contrairement à ce que tu sembles penser, les tests sont super importants, puisqu’ils permettent en effet de passer de la théorie à la pratique : une feature qui paraissait super sur le papier peut s’avérer inadaptée lors du test.  Et pour ça, c’est très important de faire des phases d’alpha et de beta pour avoir les retours des joueurs. Il ne faut pas oublier que l’on crée un jeu pour des joueurs, qui sont des clients ; et le client est roi. On ne peut pas se mettre les joueurs à dos en pensant qu’il n’y aura aucune répercussion.
Et au milieu de tout ça, en tant que Game Designer, je dois m’assurer que le jeu sera conforme aux attentes. C’est donc un métier passionnant mais très prenant !”

 

“C’est vrai que ça a l’air sympa. Tu aurais des conseils pour les gens qui voudraient travailler dans ce domaine du game design ?”

 

Un petit attroupement d’aventuriers s’était en effet formé autour de nous, et certains buvaient les paroles de l’homme comme ils boiraient de la bière, c’est dire !

Déjà, il faut avoir confiance en soi, trop gens dans le domaine sont atteints du syndrome de l’imposteur (il n’existe pas vraiment de document de référence, et certains ont tendance à croire que ce qu’ils font est mauvais). Le Game Design reste quelque chose de très subjectif même si de plus en plus d’outils et de règles nous aident : il n’y a pas forcément de bonne ou mauvaise direction.”

 

Autre chose, je pense que le goût du challenge est un moteur dans le métier : on est dans un domaine ou il faut avoir un esprit créatif insatiable et où l’expérience fait la différence à l’heure actuelle ! Et puisque la passion est au coeur de tout ça, tu dois toujours te demander comment faire mieux : cela t’ouvrira des perspectives d’évolutions très intéressantes. La remise en question est nécessaire et vous permettra de devenir toujours meilleurs.”

 

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Et, s’adressant aux aventuriers rassemblés autour de la table :  “En fait, aimez votre métier, soyez en fier et ne vous reposez pas sur vos lauriers !”

“J’aimerais aussi vous donner un autre conseil souvent négligé : en tant que Game Designer, il est nécessaire d’avoir un bon relationnel et d’être polyalent. Eh oui, le travail ne se fait pas tout seul et vous serez amenés en permanence à échanger et discuter avec les programmeurs ou même les graphistes qui, pour le coup, ont des langages assez différents. Il s’agit donc de bien décrypter les informations pour s’assurer que tout se déroule bien.

 

Aussi, soyez bons en anglais. Sans cette langue, vous n’irez pas loin, puisqu’elle est juste omniprésente dans le domaine. Même les conversations se font parfois en anglais. De même, savoir coder et une bonne connaissance des logiciels de graphisme est un gros plus. Ce n’est pas forcément ce que vous allez faire tout le temps, mais vous ne pourrez pas vous en passer, il faut mettre les mains à la pâte aussi.”

 

“Merci pour les conseils M’sieur, dit l’un des aventuriers ! Par pure curiosité, c’est quoi le point que vous préférez et le point que vous aimez le moins dans votre métier ?”

 

“Hmmm, très intéressant comme question !” répondit Hervé.

 

“Je dirais que ce que je préfère ce sont les constantes évolutions dans le métier ainsi que la grande diversité : il n’y a jamais un projet similaire à l’autre. De l’autre côté, c’est vrai qu’il ne faut pas compter ses heures et qu’au début de carrière on travaille souvent énormément pour gagner moins que d’autres métiers. Mais si tu es passionné je suis sur que tu y arriveras !

Et puis tu sais, je trouve toujours du temps pour jouer, principalement sur des RPG et à League of Legends. L’avantage, c’est que jouer me permet de m’auto-former et d’analyser ce que fait la concurrence, je fais donc d’une pierre deux coups, et toc !”

 

L’homme mécontent était maintenant très calme et semblait intéressé, ce qui l’amena à poser une autre question :

 

“Bon je dois bien avouer que je ne connaissais pas le métier, tu m’as appris plein de choses… Mes excuses pour tout à l’heure. Mais penses-tu que Game Designer est un métier d’avenir ? Je veux dire, les temps changent et le jeu vidéo aussi !”

“Ahh, eh bien voilà qui est mieux, je pensais que t’allais jamais arrêter de bouder ! Tavernier, une chope pour cet homme !”


“Eh bien je dois dire que le métier est en évolution constante : regarde par exemple Twitch ! Aujourd’hui c’est super populaire, c’est devenu un phénomène qui a carrément changé la manière de concevoir les jeux vidéo : maintenant, il faut faire en sorte que les titres donnent envie d’être diffusés et pas de les penser  uniquement pour les joueurs  : les spectateurs sont un autre public qu’il faut prendre en compte. Et si le métier de Game Designer était très très vaste avant, il a tendance à être mieux segmenté aujourd’hui : on voit de plus en plus de Narrative Designers, System Designers, Monetization Designers, ou encore les UX Designers !

 

Je ne serais pas du tout surpris de voir apparaître des spécialistes de l’e-sport apparaître dans les équipes de développement, pour faire en sorte que le jeu soit réellement visible sur la scène compétitive qui aujourd’hui est très développée. Juste pour info, le marché du jeu vidéo génère aujourd’hui plus d’argent que ceux du cinéma et de la musique réunis, je sais pas si vous vous rendez compte du truc ! “

Au final, vous savez, créer un jeu est un travail d’équipe très important, certaines peuvent comporter plusieurs centaines de personnes. Le succès ou l’échec d’un jeu n’est donc jamais du ressort d’une personne mais de l’équipe qui a eu à mener le projet à bien, le Game designer est un seul élément gravitant parmi les autres !

 

“Crénom, je savais pas ! répondit l’autre. Bon, va falloir que j’y aille, j’ai des cadeaux de noël à acheter. Mais je dois bien avouer que ce que tu m’as dit a réellement changé mon avis sur le sujet. En tout cas merci pour toutes les informations, et merci à toi pour les bières tavernier ! A la prochaine !”

 

“Eh bien, et dire que je voulais le remettre à sa place il y a une heure !” me dit Hervé ! Quelle histoire. Bon j’espère que tout ça aura aussi servi à tous les aventuriers qui étaient là tout à l’heure et que ceux qui veulent suivre cette voie auront pu comprendre les principales facettes du métier. J’te souhaite une bonne soirée tavernier, merci pour tout !



Et c’est ainsi que la taverne se vida petit à petit, me laissant à mes décorations. J’étais content de cet échange, et c’est ainsi que, perché sur mon échelle, ma guirlande à la main, je me promis  d’organiser des échanges du genre à la taverne par la suite 🙂

Maul


Nous remercions chaleureusement Hervé Gengler pour le temps qu’il a pu nous accorder !

 

 

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