Devenir joueur pro, rencontre avec Petitskel

Salutations aventuriers ! L’autre jour j’ai organisé un petit tournoi de jeux vidéo à la taverne. C’était bien sympa, tout le monde s’amusait bien, un niveau de jeu très bon…
Et puis est arrivé le tour du jeu CS:GO. Y’avait une équipe de gars qu’on avait encore jamais vus à la taverne. Rien d’étrange jusqu’ici me direz vous. Et je pensais la même chose au départ, on voit souvent de nouvelles têtes ici. Sauf qu’ils écrasaient littéralement tous leurs adversaires : matchs finis en 5 minutes, victoire sur victoire.
Au bout d’un moment c’est devenu assez tendu et y avait des soupçons de triche sur la team mystérieuse. Et pour rien vous cacher, j’avais quelques doutes sur ces gaillards. Du coup j’suis allé les voir pour éclaircir la situation, avant que la situation devienne incontrôlable (je tiens à mon miroir derrière le comptoir !)

“Eh vous ! Paraît q’vous êtes pas nets ! J’veux pas de tricheurs dans ma taverne, compris ? “

L’un des joueurs de l’équipe s’approcha alors de moi : “Eh, détend toi tavernier, on est en règle ! C’est juste que nous sommes une team E-sport pro.”

“Une équipe pro ? Sérieusement ? Eh ben tout s’explique ! Mais qu’est ce que que vous faîtes ici ? Vous devez faire des tournois bien plus ambitieux qu’une p’tite compétition fun non ?”

“Bien vu !” Me répondit le joueur. “Et justement, on est sur la route d’un gros tournoi international. Mais la nuit était en train de tomber, du coup on a décidé de s’arrêter dans ta taverne pour pioncer et ce matin on a vu que vous aviez organisé votre propre événement ! Du coup on a décidé de participer !”

Pendant ce temps, quelques participants du tournoi s’étaient rapprochés de nous, formant un petit attroupement.

“Très intéressant” Répondis-je. Mais pendant que j’y suis, est ce que ça te dirait qu’on parle un peu de ton métier ? Je suis sur que pas mal d’aventuriers ici présents se posent pas mal de questions !”

Derrière moi, plusieurs hochements de tête et quelques grognements approbateurs validèrent mon hypothèse.

“Eh bien pourquoi pas, c’est une bonne idée ça ! D’autant plus que pas mal de clichés circulent sur notre métier.”

On s’est donc posés autour d’une table avec de la bière et quelques aventuriers impatients d’en savoir plus.

“Bon c’est bien beau tout ça, mais je sais pas encore qui tu es, ce serait plus pratique si je savais à qui je m’adresse. “

“Ha ha, c’est vrai ça !” Me répondit t-il. “Moi c’est Julien Marcantoni, aka PetitSkel ! J’ai 26 ans et je suis actuellement joueur pro au sein de la team CS:GO EnVyUs.”

 

La team Envyus academy

“Super ! Je m’attendais pas du tout à trouver une pointure comme toi dans mon humble taverne ! D’ailleurs, t’es joueur pro depuis longtemps ? J’ai jamais entendu parler de toi !”

“C’est normal, mon équipe est américaine, du coup au niveau Français je suis pas tellement connu. Après ça fait déjà quelques années que je suis dans le métier. Au début je savais pas trop quoi faire : j’ai eu un BTS en maintenance industrielle. Puis j’ai enchaîné les petits boulots, faute de trouver ma voie.
En fait je suis pas devenu joueur pro comme ça, par magie !”

Le regard dans le vague, il entreprit de tout me raconter depuis le début.

“Vois-tu, déjà petit j’adorais les jeux vidéo. Au début j’avais la Super Nintendo et je jouais à Mario Kart dessus avec mon frère. On arrêtait pas de se chamailler pour savoir qui était le plus fort ! Et tu sais comment ça se finit : en duel acharné. J’crois bien que c’est de là que me vient mon esprit de compétition. Plus tard j’ai eu mon propre PC et à force de pratiquer j’ai commencé à avoir du “skill”, des réflexes, du team play et du contrôle de la rage (enfin ça c’est un peu moins vrai ha ha !)
Au fur et à mesure, des équipes ont commencé à s’intéresser à moi et à partir de là j’ai su que j’avais l’opportunité de devenir joueur pro.

“Sacrebleu !” M’exclamai-je. “C’est plutôt étrange comme parcours. Mais t’as déjà pensé à faire autre chose que du CS:GO ? Je veux, dire, c’est pas lassant de toujours jouer au même jeu à force ?

Si les journées étaient extensibles et que j’avais plusieurs vies ainsi qu’une capacité d’apprentissage complètement dingue, ouais carrément ! CS:GO c’est un peu le jeu sur lequel j’ai débuté, mon titre phare si tu veux. Mais je suis passionné par plein d’autres jeux. LoL, DOTA 2, Shootmania… C’est d’ailleurs parfois un handicap car je vais jouer d’autres jeux au lieu de m’entraîner hé hé hé.

Après tu sais tavernier, le chemin a été long pour en arriver où j’en suis à l’heure actuelle sur CS:GO, donc non je n’envisage pas de changer de jeu pour le moment.
Si je décide de recommencer à zéro sur un autre jeu, la courbe d’apprentissage est assez longue, et j’peux pas me permettre ça à mon âge sans autre job à côté.

Tiens c’est drôle ça ! Ca me rappelle, en parlant de pas avoir de travail, certaines personnes pensent qu’être “joueur pro” c’est pas un métier et que vous passez vos journées enfermés chez vous dans le noir ! Qu’est ce que t’en penses ?

Ahhh, le cliché des jeunes dans le noir ! Excellent ça. C’est assez amusant que tu me poses cette question, j’ai souvent eu à faire à celle-ci personnellement.

En ce qui me concerne, je distingue deux catégories de pratique du jeu vidéo bien distinctes :

  • La première qui est la  partie amusement, fun. Geeker chez toi dans ta piaule avec une pizza et des potes tout en rageant parce que t’as des alliés aux fraises, et finir par aller dormir à 4 heures du mat.  En gros c’est ce que les gens imaginent de manière générale alors que c’est totalement faux dans la majorité des cas !
  • Et puis on touche à la partie E-sport : compétition, entraînement, cashprizes… On est dans quelque chose de complètement différent, mais trop peu connu…

“Hmmm je vois”, répondis-je. “Mais tu fais quoi de tes journées en fait ? L’hygiène de vie doit quand même pas être top, si ?”

Tu vois un athlète aux JO ? Et un militaire ? Nickel. Maintenant tu assembles le quotidien des deux et ça te donne en gros un aperçu de ma journée type !
Le sportif pratique tous les jours et l’hygiène de vie est très stricte : le matin c’est 9h du mat debout, après c’est déjeuner à midi afin d’être sur le pied de guerre à 13 heures pétantes pour le “train”. Si t’es en retard, c’est toute l’équipe qui en subira les conséquences.

“J’entends bien, mais du coup comment vous faîtes pour vous entraîner quand quelqu’un manque ?” Hasarda un aventurier en bout de table.

“C’est tout le problème, et c’est là qu’on passe sur l’aspect “militariste” de la chose. Un absent veut dire qu’on peut pas bosser sur les stratégies et le teamplay, c’est très très pénalisant (bien sûr on s’entraîne en solo, mais ça reste plus rare). Nous avons un manager, des coachs qui nous aident à être au top. Notre niveau de jeu doit être le plus parfait possible : réflexes, jeu d’équipe, “aim”… On peut parfois répéter une stratégie des dizaines de fois pour en avoir la meilleur maîtrise possible.

 

Logo de la team Envyus academy

“Ah ouais quand même !” L’aventurier était scotché. Mais bien vite il se reprit et demanda : “Et si je veux devenir joueur pro, faut que j’ai quelles qualités ?”

“Je dirais que la patience est LA clé de tout. S’améliorer sur un jeu au point de devenir un des meilleurs prend du temps. En plus, on peut parfois être tenté de se lancer trop tôt : il vaut mieux finir ses études avant et avoir de l’argent de côté puisque les débuts peuvent être compliqués au niveau financier.
Sinon je dirais aussi la maîtrise de soi : tu ne peux juste pas te permettre de rager en entraînement et encore moins pendant les tournois !
Ah oui et comme je disais tout à l’heure, la rigueur : joueur pro c’est tout sauf être peinard en train de geeker toute la journée : objectifs à atteindre, horaires minutés, capacité d’amélioration importante…
Après c’est pas forcément une vérité, mais en tout cas j’pense que c’est vraiment des qualités que tu dois avoir pour devenir joueur pro !

“Ah bon ? C’est dur pour avoir des sous ? Mais je vois plein de joueurs pro gagner plein d’argent sur CS:GO !

C’est effectivement compliqué au départ, mais dis toi que c’était bien pire il y a quelques années : avant, pour une équipe en train de monter, on était autour des 500€ par mois… Aujourd’hui, on table plus sur 1200€, c’est déjà nettement mieux. Après je parle uniquement pour CS, c’est le seul jeu pour lequel je connais bien !
Après évidemment les meilleurs joueurs du monde dans des teams prestigieuses peuvent se faire du 20000€ tous les mois et c’est sans compter les récompenses de tournois. Ah oui et puisque j’y pense : c’est très très variable en fonction du pays de ta team. Après, le fait de se qualifier ou remporter des tournois peut rapporter gros.

Perso, j’arrive à gagner ma vie aujourd’hui, je me fais un peu plus que le smic, et à ça faut ajouter les “cashprizes” (récompenses des tournois) qui sont des sortes de grosses primes. Ensuite tu peux faire évoluer ton salaire en fonction de tes performances : si je gagne un des plus gros tournois du monde, je pourrai demander une grosse augmentation. Et même si ma structure refuse, une autre team me rachètera de toute manière.

“Wow, donc en fait on peut vraiment en faire son métier si on est très bon ! Tu t’entraînes souvent j’imagine ?”

“Ah bah ça tu peux le dire ! En général, c’est du lundi au vendredi : de 13h à 20h en équipe et à ça tu ajoutes 1 heure en solo quand tu peux. Le week-end je peux aussi mais c’est libre, aucune obligation.

Enthousiaste, l’aventurier se leva en annonçant qu’il allait de ce pas se mettre à s’entraîner aussi souvent que possible et que lui aussi deviendrait joueur pro dans quelques années.

J’avais par contre une question qui me trottait derrière  la tête depuis un petit moment : “Bon, c’est bien beau tous ces tournois, mais je vois beaucoup plus de compétitions à l’étranger qu’en France : qu’est ce que tu penses de la scène E-sport française toi ? C’est un domaine dans lequel t’évolues depuis quelques années, et j’serais curieux d’avoir ton avis !”

“Dis donc, t’as de sacrées questions pour un tavernier qui gère son petit commerce !” Me répondit-il, amusé.

“J’ai eu l’occasion de pratiquer un peu les jeux vidéos aussi dans ma jeunesse, c’est tout !” Lui dis-je d’un air malicieux.

“Je vois, je vois, mais c’est bizarre, j’ai l’impression que tu t’y connais beaucoup plus que tu veux le laisser croire. Enfin je m’en contenterai !”

Alors mon avis est pour le coup plus général, car l’E-sport n’est pas uniquement axé sur CS:GO. Et je pense qu’en France on est vraiment en retard actuellement. Que ce soit au niveau du nombre d’événements organisés, de leur ampleur ou même du nombre d’équipes.

Le truc c’est que j’ai eu l’occasion de parler avec pas mal de managers ou d’organisateurs. Et ils se rejoignent globalement pour dire qu’il y a beaucoup de contraintes : taxes, juridiction, autorisations,…

En plus, il est assez difficile de gagner sa vie en tant que joueur pro en France pour une raison très simple : le coût de la vie est élevé. Si à côté tu prends un joueur polonais qui va gagner 500€ par mois, il aura toujours un niveau de vie supérieur car là-bas, tout est vraiment moins cher.

Et puis je te parlais de taxes : elles sont sacrément élevées en France : en général tu as 40% de ton salaire qui part en fumée à cause des taxes, et c’est le plus gros problème à l’heure actuelle.
Après l’E-sport est encore une discipline récente, et petit à petit, je vois des améliorations. Nouvelles réglementations, création d’espace dédiés à l’E-sport…

En gros, faut garder la tête haute, on avance pas à pas, chaque jour !

Image du jeu Counter-Strike: Global Offensive

 

“C’est bien ce que je pensais… Dommage. Mais si la situation s’améliore constamment, c’est super ! Et à ce propos, comment tu fais pour concilier la vie pro et la vie privée ? T’as l’air de devoir pas mal te déplacer si je me trompe pas.”

C’est en effet difficile à gérer, quand tu te lances dans l’E-sport, il faut que ta famille te soutienne et que de ton côté, tu t’organises au max. Ca demande des sacrifices c’est clair : prévoir des trucs le week-end c’est presque impossible car des tournois peuvent tomber à tout moment. Mais tu sais tavernier, quand t’as une passion, elle te porte loin !

Et puis je suis quand même pas trop à plaindre : après tout, même si c’est pas totalement vrai, je suis quand même payé pour jouer à un jeu vidéo 🙂

 

Merci à Petitskel pour sa disponibilité

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